Entretien avec Salomé Blechmans, actrice
Qu'est-ce
qui vous a donné envie d'écrire le "Journal de Bébé"
?
Après avoir lu Le Journal de Bridget Jones, j'ai trouvé
intéressant que le lecteur puisse se plonger dans le quotidien
d'une jeune femme de 30 ans. J'ai donc cherché à imaginer
le journal intime d'une adolescente de 17 ans, qui certes me ressemble,
mais reste avant tout un personnage de fiction ! D'ailleurs, je ne tiens
pas moi-même de journal intime
Comment avez-vous collaboré à l'écriture avec
votre père ?
Cela a été un véritable échange. Pendant
l'adaptation de mon texte en scénario, dès qu'il avait
un doute sur une situation ou un dialogue, il m'appelait pour me demander
s'il allait dans la bonne direction, si tel mot convenait
. Parfois,
il me demandait de développer une scène.
Ce n'était pas trop inhibant de tourner avec votre père
?
Pendant l'adaptation et la préparation, j'appréhendais
beaucoup d'être dirigée par mon père, à l'âge
où on remet tout le temps en question la parole des parents.
Je savais que je ne devrais pas le faire, mais est-ce que j'en serais
capable ? une amie m'a conseillé de l'appeler par son prénom,
juste dans ma tête, et lui de son côté prenait soin
de distinguer les fonctions ; d'ailleurs, il ne me donnait pas rendez-vous
dans les mêmes lieux en tant que père ou que metteur en
scène !
Comme nous n'avons pas qu'une relation de fille à père,
mais vraiment de personne à personne, et qu'il y a un grand respect
entre nous, nos rapports sur le tournage n'étaient pas inhibants
: il m'a même laissé suggérer des idées de
mise en scène et je me suis sentie très libre.
Comment définiriez-vous votre personnage
?
Ambivalente, paradoxale et souvent
extrême comme on peut l'être à cet âge. Elle
est très entière et constamment en proie au doute. Elle
s'imagine qu'elle peut s'en sortir toute seule alors qu'elle a sans
cesse besoin des autres. À cet égard, elle est assez proche
de moi
Comment Bébé communique-t-elle avec les autres ?
Elle a son mode de communication à elle, elle s'exprime beaucoup
par regards, corps, visage ou de façon tactile. Avec ses amies,
c'est très présent.
Pour ses sentiments profonds, elle reste au niveau des faits même
avec ses amies, mais ne les exprime pas, comme après l'enterrement
où elle s'embrouille.
J'ai moi-même du mal à exprimer la tristesse ou l'angoisse
autrement que par l'écriture - (même s'il s'agit d'un journal
intime pour Bethsabée, et dans mon cas de nouvelles et de fictions).
Elle prend appui sur sa gaîté, sa malice, et ses espoirs
pour communiquer avec ses amis, et tracer son chemin avec énergie.
Bébé fait une vraie prise de conscience au cours du
film, notamment lorsqu'elle cesse soudain de rire de sa prof de bio
C'est une expérience sur un chemin infini
Quand on est
adolescent, on a beaucoup d'a priori et on agit souvent en attendant
une réaction de son entourage, que ce soit les profs, les parents
ou les mecs
Et c'est précisément parce que Bébé
n'a pas obtenu la réaction escomptée de la part de sa
prof de bio qu'elle prend conscience de sa propre cruauté : elle
est alors déstabilisée et bousculée dans ses préjugés.
Bébé n'aime pas la routine, mais elle a en même
temps des rituels comme le trajet du bus 62
C'est plus une obligation qu'un rituel ! Pour moi, le trajet en bus
plonge Bébé dans un microcosme : on peut y observer des
comportements - souvent insupportables, parfois très drôles
- qui reflètent à petite échelle ceux de la société
tout entière. On sent à quel point cette routine la lasse,
l'exaspère, mais en même temps ce contact avec la réalité
deux fois par jour l'empêche de trop partir dans ses rêves.
Le lycée Claude Monet constitue une véritable forteresse
pour Bébé
Au lycée, elle est en terrain connu et elle s'y sent donc en
sécurité - mais, en même temps, elle s'en désintéresse
totalement. Elle y a sa place, mais elle ne s'y épanouit pas.
Ce qui l'attire réellement, c'est les grands espaces, l'inconnu.
Que représente le personnage de R ?
Contrairement à Simo, qui
est le beau gosse type, R est un garçon qui correspond au rêve
de toutes les jeunes filles : il incarne à lui seul la musique
et la poésie. Au fond, on ne sait pas s'il existe vraiment ou
s'il n'habite pas que dans les fantasmes de Bébé.
Quelle est l'importance du Maroc pour Bébé ?
Le Maroc lui permet de s'échapper de sa routine quotidienne
et c'est dans cet ailleurs qu'elle place son idée d'absolu.
Quel est votre rapport à la musique ?
Je pourrais vivre sans images, mais pas sans musique ! La musique est
ce qui permet de faire ressentir des émotions le plus immédiatement
( enfouies ?) qu'il s'agisse de colère, de tristesse, d'amour
ou de nostalgie.
Dans le film, la musique est l'univers intime de Bethsabée qui
la protège du monde extérieur.
Pourquoi avoir choisi deux chansons de Mathieu Chedid ?
Pour moi, sa musique exprime la fragilité de l'adolescence.
Ses paroles sont d'une poésie à laquelle je suis très
sensible et qui incarnent une sorte de modèle en matière
d'écriture. Surtout, il est l'un des seuls à faire de
sa voix un instrument de musique et à explorer de nouvelles sonorités.
Et, musicalement, je trouve que c'est un génie, qui s'entoure
de musiciens extraordinaires.
Quel
type de directeur d'acteurs est votre père ?
Il faut réussir à décrypter ce qu'il veut exprimer
car il possède son propre langage : je n'avais pas trop de difficultés
puisque j'avais presque 18 ans d'entraînement ! Il est très
passionné et attache une importance à tout : il met en
valeur chaque comédien, y compris les petits rôles.
Y a-t-il des livres ou des films qui vous ont influencée ?
Sans que cela m'ait influencée directement, j'ai beaucoup aimé
La Vie ne me fait pas peur de Noémie Lovsky qui ne relatait pas
une intrigue hors du commun mais une chronique de jeunes filles - un
"morceau de vie" en quelque sorte. Pour les livres autour
de l'adolescence, beaucoup m'ont nourries dans la vie, de " L'attrape
cur " de J.D.Salinger à " Le cur est un
chasseur solitaire " de Carson Mac Cullers en passant par "
La vie est ailleurs " de Kundera.